ADEP Information: Sept 2002
De Rio à Johannesburg :
Les enjeux du développement durable...
Tribune de Fabrice Flipo Découvrir : " Crise environnementale et justice "
Le progrès devait diminuer la rareté et accroître le
confort. Libéralisme et communisme espéraient tous les deux améliorer
la condition humaine par une transformation de lenvironnement
matériel. Or que se passe-t-il aujourdhui ? La rareté économique
diminue dans quelques parties du monde, et saccroît sur la
majeure partie de la planète. Et la rareté écologique saccroît
sans cesse, surtout dans le monde en développement.
Il faut dire que les pays actuellement industrialisés ont déjà
largement entamé leur capital naturel, et quil devient
vital pour eux daller en trouver un, un peu plus loin.
Aligner sans fin les chiffres montrant que lenvironnement
ne cesse de se dégrader a peu dutilité.
Il suffit de se reporter à nimporte quelle étude sérieuse
(1) sur le sujet pour sen convaincre. Bon nombre détudes
affirment que lenvironnement ne se dégrade pas, me direz-vous.
Mais elles ne le font jamais avec des arguments pertinents. Elles
sacharnent en général à montrer que les prévisions passées,
du type de celles du Club de Rome (2), étaient trop pessimistes.
Quil y ait eu des erreurs sur les échéances, cest
certain ; mais la futurologie nest pas une science exacte
et les détracteurs napportent pas eux-mêmes de solution
aux problèmes de fond. Et les critiques du rapport Meadows ne
disent pas eux non plus comment on va remplacer le pétrole et
les énergies fossiles. Ils concluent souvent par une apologie de
lingéniosité humaine, certes poétique, mais sans
fondements (3) puisque cela revient à dire que les générations
futures trouveront sûrement une solution pour se débarrasser
des problèmes causés par les générations actuelles et passées.
Ils affirment que les énergies renouvelables ne sont pas
rentables sans mentionner que les énergies fossiles et nucléaires
sont lourdement subventionnées (4)
Ils disent que le changement climatique coûtera trop
cher, et omettent de mentionner que les coûts des dégâts du
changement climatique peuvent être très importants et seront
supportés par les générations futures.
Ils affirment que le pétrole na jamais été aussi
abondant puisque son prix na jamais été aussi bas,
confondant théorie du marché et conditions réelles de la société.
Ils pensent que la pisciculture peut permettre de compenser lépuisement
des océans (5), alors que le poisson élevé artificiellement
est
nourri par des poissons eux-mêmes pêchés dans locéan.
Au final, la pisciculture a un rendement écologique 2 à 5 fois
plus faible et consomme de lénergie, alors que locéan
en produit.
Il est facile de multiplier les exemples des absurdités
produites par le mode de vie industriel.
On peut toutes les ramener à une seule : pour vivre riche, il
faut tout consommer tout de suite. Cest une évidence :
quand on dépense son salaire le jour même de la paie, on vit
beaucoup mieux que dordinaire
pendant 24 heures.
Et si en plus on peut consommer le salaire de son voisin ou de
ses enfants, on est encore plus riche, cest évident.
Les indicateurs écologiques, quels quils soient, sont
sans appel.
LUnion Européenne a par exemple accru ses importations matérielles
de 11%, alors que lextraction en interne a baissé de 13%
sur la période 1985-1997 (6).
Autrement dit, on veut protéger lenvironnement chez nous
alors on importe lenvironnement des autres pour continuer
à augmenter notre train de vie.
Autre exemple : on vient tout juste détablir un lien
probable entre les sécheresses qui ont causé plus d'un million
de morts dans le Sahel dans les années 70 et 80 et les émissions
de gaz en provenance des pays industrialisés (7).
Le cas du changement climatique est celui que je connais le mieux.
Le changement climatique est un risque qui a été entrevu dès
la fin du XIXe siècle (8).
Il sagit bien dun risque, et non dune relation
de cause à effet bien établie.
Il s'inscrit dans le cadre d'une crise environnementale aux
multiples aspects : dégradation de la couche d'ozone, croissance
vertigineuse des déchets toxiques, érosion, eutrophisation des
eaux de surface etc.
Tous ces aspects ont en commun d'être des conséquences directes
du mode de vie industrialisé.
Les conférences internationales, de Stockholm à Rio puis à
Johannesburg, ont tardivement reconnu ce fait.
Les enjeux du changement climatique sont énormes.
La conférence de Toronto sur le
climat et la sécurité (1988) avait estimé que ces risques
pouvaient être comparés à une guerre nucléaire globale
(9).
Ce sont des dizaines et des centaines de millions de vies
qui sont en jeu, menacées par les sécheresses ou les
inondations, la famine ou la destruction des écosystèmes
nécessaires à l'agriculture, la montée des eaux océaniques
ou la multiplication des événements climatiques extrêmes
(10).
Que vaut la vie des paysans du Tiers-monde ou des générations
futures, en coût économique ? Pas grand-chose
Le coût économique est un argument parmi dautres. Il y
a des choses inacceptables. On paye pour avoir une justice, une sécurité
sociale, et on considère que cest important. Les
adversaires de lesclavage avançaient eux aussi largument
du coût économique pour refuser laffranchissement de tous
les êtres humains, et ce nest pas pour cette raison quon
devait les écouter.
Les politiques permettant de mieux prendre en compte l'intérêt
général, en particulier celui des jeunes générations présentes
et à venir, tardent à émerger. Ce sont les impératifs
corporatistes à court terme des pays industrialisés qui priment.
On a beau démontrer que les énergies renouvelables sont
viables, créent de lemploi etc. Elles ne
rapportent pas profits immédiats aux géants industriels, alors
elles sont éliminées. J.E. Stiglitz, dans son ouvrage
sur la face cachée de la mondialisation, se montre enfin lucide
mais comme tant dautres il nentrevoit pas la
dimension écologique du conflit (11)
Dire quil suffirait darrêter cette folie est
insuffisant.
Les indicateurs écologiques, encore une fois, sont formels.
Le mode de vie industriel engloutit des quantités faramineuses
de ressources environnementales.
Par conséquent, ces ressources diminuent. Le résultat est sans
surprise.
De 1950 à 1997 : le PNB mondial est passé de 5000 milliards de
dollars à 27 000 milliards de dollars l'espérance de vie est
passée de 47 ans à 64 ans (avec les imprécisions de mesures
relatives aux états-civils dans les pays peu industrialisés...)
la consommation de papier a été multipliée par six, celle de
bois par trois, des produits de la mer par cinq, des céréales
par trois, et des combustibles fossiles par quatre (12).
Or l'écosystème global n'a évidemment pas cru en conséquence,
et la Terre est toujours sphérique, c'est-à-dire finie. Les
ressources naturelles sont donc elles aussi finies. Si les
Chinois mangeaient autant de buf que les Américains il
faudrait la totalité de la récolte annuelle américaine de céréales
pour nourrir ces bufs, et s'ils mangeaient autant de
poisson que les Japonais ils consommeraient la totalité de la
production mondiale. Si tout le monde consommait autant de bois
que l'Américain, la consommation serait multipliée par sept. Le
discours sur les capacités du marché mondial à procurer toutes
les opportunités désirées et désirables n'a de toute évidence
pas intégré le fait que tous les pays ne pourront pas être
importateurs des mêmes ressources naturelles en même temps, à
commencer par le pétrole ou la nourriture. La productivité
alimentaire a augmenté, certes, mais la contrepartie de
l'augmentation des rendements est que l'agriculture se transforme
en véritable activité minière.
Le mode de production agroalimentaire du Nord est tel que s'il
fallait le généraliser au monde entier, il faudrait y consacrer
la quasi-totalité de l'énergie mondiale (13), ce qui en
principe suffirait à conclure du danger à en faire un modèle
universel.
Le monde humain ne peut pas déclamer sans fin ce quil
voudrait et croire que le monde naturel va sy conformer.
Jamais les sciences physiques nont été aussi poussées quaujourdhui,
et pourtant jamais la connaissance du monde réel, vécu na
été aussi mauvaise. La nature que lon rencontre dans lenvironnement
nest pas celle de la physique. Il y a aussi des écosystèmes,
des êtres vivants, dautres êtres humains. On ne peut pas
la faire entrer dans un système déquations.
Cette nature est dynamique, évolutive, elle a une histoire. Le
monde nest pas un laboratoire. On ne peut pas faire
quelques expériences et ensuite recommencer.
Quand une chose telle quune espèce est détruite, aucun être
humain ne sait la reproduire. Les bricolages génétiques, aussi
spectaculaires soient-ils, ne doivent pas faire illusion :
personne ne comprend exactement ce quils produisent, et
quelles seront leurs conséquences. Ou cela nous mène-t-il ?
Nul besoin dêtre grand devin. Quand les réserves épuisables
auront été presquentièrement consommées, que les réserves
renouvelables auront été fortement endommagées, et que lon
aura continué à faire la promotion du mode de vie industriel à
grand renfort de publicité globale, il faudra commencer à se
disputer ce quil restera.
La guerre du Golfe était en ce sens une guerre écologique.
Aujourdhui l'unilatéralisme croît, et avec lui les
risques d'apartheid écologique global et national.
Si ces tendances persistent, le monde de demain sera plus pollué,
plus inégal, plus instable, plus dangereux et moins habitable
qu'hier. On peut difficilement penser que les populations
subiront ces changements sans réagir.
Et miser sur l'hypothèse que l'on trouvera des solutions dans
le futur, comme le font les partisans du recours au nucléaire,
c'est reporter le problème sur les jeunes générations
actuelles, qui auront à le résoudre. D'une manière plus générale,
le fait que certaines générations brûlent en quelques décennies
la totalité des ressources fossiles est profondément injuste.
D'autant que le recours au pétrole comme énergie est sans doute
l'utilisation la plus stupide de ce précieux bien naturel :
fibres de carbone pour les éoliennes, plastique pour les
ordinateurs et l'outillage médical etc. sont des usages
infiniment plus utiles. Mais ces usages sont moins rentables à
court terme.
Dans les pays industrialisés, les enjeux sont mal compris et mal
connus.
Mais l'opinion des citoyens, quand on les interroge, est
claire. En France, la conférence de citoyens sur le changement
climatique l'a montré : le changement climatique est
inacceptable, on doit remettre en cause la croissance économique
et ne pas recourir au nucléaire (14).
Et les peuples du Nord sont du bon côté de la balance,
jusqu'ici. Que dire alors des peuples du Tiers-monde ?
Ce sont donc les peuples du monde entier qui sont les
grands perdants de la folie des grandeurs des puissants de ce
monde.
Quels sont les enjeux aujourd'hui ?
L'enjeu principal est et restera un changement profond dans le
modèle de développement industrialisé. Qu'on le veuille ou
non, nos pays industrialisés sont aujourd'hui un modèle pour la
planète entière. Ceci ne doit rien au hasard : trois siècles
de colonisation et aujourd'hui une force de frappe médiatique
sans précédent s'emploient à en convaincre les personnes dans
le monde entier, jusqu'au village le plus éloigné.
On ne peut pas nier d'un côté ce qu'on affirme de
l'autre.
Ce dont nous manquons, c'est avant tout de cohérence.
Pour éviter une situation qui menace de devenir dramatique, les
pays industrialisés ont la responsabilité de réorienter
profondément leurs politiques publiques. Nous devons
cesser de croire qu'on trouvera toujours une solution technique
aux problèmes environnementaux.
Chaque pari de ce genre est une mise en demeure supplémentaire
envers les jeunes générations actuelles qui n'auront pas le
loisir de seulement espérer trouver ces solutions : pour éviter
les catastrophes, elles devront en disposer.
Nous devons cesser de courir après un PNB qui représente
chaque jour davantage le progrès dans la dégradation de la planète
et la croissance des inégalités
L'intérêt général doit pouvoir à nouveau triompher des égoïsmes
corporatistes, et les entreprises innovantes l'emporter sur les
mastodontes immobilistes campés sur des activités sans avenir.
La croissance des industries de l'environnement en soi n'inverse
pas les tendances, au contraire. Elle témoigne aussi d'une
croissance dans les dépenses que les citoyens doivent consacrer
pour avoir droit à ce dont leurs grand-parents disposaient
gratuitement ou à faible coût : un climat stable, des sols non
pollués, des produits agricoles sains et complets etc.... F.
Bastiat, qui nétait pourtant pas un socialiste ni un écologiste,
lavait déjà noté (15) : labondance naturelle
constitue une concurrence désastreuse pour les affaires.
Si on peut détruire cette abondance, alors les citoyens
seront obligés dacheter ce quils avaient autrefois
gratuitement. Le PNB monte, mais le niveau de vie réel monte de
moins en moins, voire commence à descendre
(16).
Les négociations sur lenvironnement en général, et sur
le changement climatique en particulier, sont des négociations
sur le développement, sous contrainte environnementale. Il
s'agit de savoir qui va bénéficier des technologies, des flux
financiers, de l'accès aux ressources naturelles etc. Or le développement,
si par là on entend le mode de vie actuel des pays industrialisés,
n'est pas partageable, pour des raisons physiques et écologiques.
Il ny aura pas de fusée pour emmener la population
terrestre sur une planète de secours, quand celle-ci sera
devenue inhabitable. Les promesses faites par l'OCDE ou
le G8, en termes de réduction de la pauvreté etc (17). sont des
promesses qui ne pourront pas être tenues en l'état actuel de
ce qu'on entend par "développement".
On ne pourra pas négocier avec la nature comme on négocie une
hausse de salaire avec ses employés.
De Stockholm à Johannesburg, la situation s'est plutôt dégradée.
L'enthousiasme a fait place aux visages inquiets et aux traits
tirés.
Certains affirment que Johannesburg sera plus proche de
"Rio -10" que de "Rio +10", tant les avancées
sur le papier ont été promptes à se transformer en reculs dans
les faits.
Lévolution des conférences elle-même est significative.
Stockholm était au sujet de lenvironnement humain, Rio
avait lié environnement et développement, et Johannesburg porte
sur le développement durable.
Il est inévitable que lon arrive à une conférence sur le
développement lui-même.
Espérons quil restera encore un peu denvironnement
à ce moment-là.!
Et pourtant un monde durable est possible, sans réduire la
qualité de vie, ou si peu.
Il faudrait pour cela envisager le monde dune manière un
peu plus réaliste, et un peu plus juste.
La justice est la source et la solutions des conflits, Héraclite
le disait déjà.
Johannesburg est une étape cruciale sur un chemin qui, à terme,
doit aboutir à une nouvelle conception du développement, qui
soit partageable au niveau mondial. Sans cela, il ny aura
que conflits. La mondialisation unifie le monde, certes, mais une
union peut être violente ou pacifique.
Nous n'avons de toute façon pas le choix : ce dont il s'agit,
c'est le monde dans lequel nous vivrons demain.
Et nous souhaitons qu'il soit non seulement habitable, mais
encore en paix. Rien de tel nest possible sans combattre
activement les tendances actuelles.
Sources:
1- D. Bailey, op. cit., 2000.
2 - European Environment Agency, Total material requirement of
the European Union, 2001.
3 - C. Arthur, Revealed : how the smoke of Europe and America
have brought the world's worst drought to Africa, in The
Independent, 13 juin 2002, http://news.independent.co.uk/world/environment/story.jsp?story=304723
4 - S. Arrhénius, On influence of carbonic acid in the air upon
the temperature of the ground, in Philos. Mag. S. 5. Vol 41, n°251,
pp237-276, 1896.
5 - Université dOtago, Climate Change Factsheet n°215.,
Dpt de Géographie, PO Box 56, Dunedin, Aotearoa, NZ. http://geography.otago.ac.nz/Mirrors/Climatechange-Factsheets_Mirror/fs215.html
(Page consultée le 30 novembre 2000)
6 - GIEC, Third assessment report, 2001.
7 - Par exemple PNUE, Global Environmental Outlook, 2002.
8 - D.H. Meadows& al., Halte à la croissance ? Enquête sur
le Club de Rome et Rapport sur les limites de la croissance,
Paris : Fayard, 1972.
9 -Par exemple : D. Bailey (Ed.), Earth Report 2000 - Revisiting
the True State of the Planet, New York : McGraw-Hill, 2000
10 - Inestene, Soutiens et subventions de l'Etat aux énergies en
France, décembre 1998.
11 - J.E. Stiglitz, La grande désillusion, Paris : Fayard, 2002.
12 - La majeure partie des données présentées ici proviennent
de l'ouvrage du World Watch Institute, L'état de la planète,
1998. Une partie vient du Global Environmental Outlook 2000 du
PNUE.
13 - J.-P. Deléage, Histoire de l'écologie, Paris, La Découverte,
1992, p. 270.
14 - Voir http://www.environnement.gouv.fr/telch/2002-t1/20020221-rapport-citoyens-cht-climatique.pdf(Conférence des Citoyens "Changement Climatique Citoyenneté" - Cité des Sciences, PARIS LA VILLETE des 9 et 10/02/2002
15 - F. Bastiat, La pétition des fabricants de chandelle contre
la concurrence du soleil, in Oeuvres Economiques, Paris : PUF,
1983, Ed. orig. 1850.
16 - http://www.rprogress.org REDEFINING PROGRESS, OAKLAND-CA-USA
17 - FMI, OCDE, Groupe de la Banque Mondiale, ONU, Un monde
meilleur pour tous - poursuite des objectifs internationaux de développement,
2000.